Écologie

Tour de France aux Glières, le compte n’y est pas

Avant toute chose, je tiens à dire que le Tour de France est un événement sportif ne me passionne guère. J’aime me déplacer à vélo à quotidien, j’aime partir en vacances à vélo, découvrir de nouvelles contrées au rythme du pédalier. En revanche, le cyclisme sportif me laisse assez froid. Quand j’étais petit, si le Tour passait près de chez moi, mon papa m’y emmenait. J’aimais passer ces moments, car il m’expliquait les différents types de coureurs, les difficultés, les stratégies. J’aimais la caravane qui passait (à l’époque, les concepts de minimalisme et de vie zéro déchet nous étaient inconnus). Même si c’était déjà un symbole du sport-pognon, c’était aussi un événement populaire. Aimer le Tour et être de gauche, ça marchait (je me souviens du ballon de plage que le char de Force Ouvrière avait jeté à mes pieds et qui m’a accompagné pendant quelques étés).

Et puis, j’ai grandi, les affaires de dopage ont gangréné le Tour de France. L’hypocrisie de ses défenseurs dans les médias face à cette problématique et le simple fait d’attendre des heures en plein soleil au milieu de la foule pour voir passer pendant 20 secondes une centaine de gus en danseuse m’ont définitivement dégoûté.

Désormais, je me tiens à l’écart du Tour de France. Je le fuis mais de temps à autre, il me suit, se rappelle à moi. Comme s’il cherchait à se venger parce que je l’ai délaissé, il vient me chercher, me piquer sur mon terrain. C’est le cas dans l’édition 2018 dont le parcours vient d’être dévoilé.

Ces derniers jours, les médias ont annoncé un tour « inédit », « spectaculaire », notamment en raison d’une étape : Annecy – Le Grand Bornand le mardi 17 juillet 2018.

Cette étape a un caractère unique qui soulève l’enthousiasme parmi les élus locaux, les journalistes sportifs et la presse régionale : la traversée du Plateau des Glières.

Le plateau des Glières, un haut lieu du patrimoine historique et naturel de la Haute-Savoie

Historique, car c’est là que des résistants (anciens cadres du 27ème Bataillon de Chasseurs Alpins, Francs-Tireurs et Partisans, réfractaires au STO, Républicains espagnols) ont pris le Maquis en 1944. C’est aussi de là que sont parties les opérations de libération du département de la Haute-Savoie par la Résistance.

Naturel : car on y trouve une biodiversité dont la richesse n’a d’égal que la fragilité. La faune y est remarquable puisque des espèces rares ou remarquables telles le lynx boréal, l’aigle royal ou encore le loup gris ainsi que des espèces de chauve-souris y ont élus domicile (la liste des espèces est encore très longue). La flore y également exceptionnelle : ce plateau est composé de zones humides et de zones forestières qui abritent des espèces uniques à l’échelle du département de la Haute-Savoie. Selon l’ONF, les tourbières des Glières sont par exemple les seules de Haute-Savoie (avec celles de Sommand) à être boisées de pins à crochet.

Tout cela a valu à la zone d’être classée Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique Faunistique et Floristique de type 1.

C’est donc en plein milieu de cette zone également classée Natura 2000 que va passer le Tour de France.

La ZIEFF et la zone Natura 2000 que le parcours va traverser (source: Géoportail)

Des précautions annoncées encore insuffisantes

Lorsque j’ai découvert les titres anonçant l’étape, j’ai levé les bras au ciel en criant qu’ils avaient perdu la raison, que plus rien n’arrêterait le goudronnage et le bétonnage. Puis j’ai lu les articles : le chemin d’alpage du plateau ne sera pas goudronné, le nombre de voitures sera réduit, la caravane du Tour (génératrice d’une grande quantité de déchets et motivation principale de 47 % des spectateurs selon ConsoGlobe) ne montera pas aux Glières. Mais les chemins de cailloux, c’est beau sur le papier  mais « faudra balayer un petit coup » quand même selon Bernard Thevenet dans le reportage de France 3 ci-dessous (je vous le conseille c’est à pleurer de rire).


Tour de France 2018 : à quoi ressemblera l’étape du plateau des Glières ?

Tout va bien alors, un petit coup de balai “mais pas trop profond sinon tu vas creuser”et hop ! Ni vu, ni connu ? Le Plateau des Glières ressortirait de l’événement aussi propre et préservé qu’un sou neuf ?

Vous vous doutez bien que tout cela sonne aussi faux que Bernard Thévenet et son balayage mais « pas trop profond ».

Pour l’instant, le compte n’y est pas : bien des problèmes restent à résoudre pour permettre un passage du tour de France sans conséquences.

Un public nombreux pas forcément sensibilisé à la fragilité du site

En moyenne, en montagne, un spectateur reste 7h30 sur le bord de la route. Sur les étapes exceptionnelles, nombreux sont ceux qui s’installent la veille avec leur camping-car. Or, ce bord de route est situé à proximité des tourbières et zones humides, milieux extrêmement fragiles, fruit de plusieurs centaines voire milliers d’années de développement lent et d’importance écologique capitale notamment dans le cycle de l’eau,

Il est bien évidemment interdit d’y marcher. Des aménagements ont été réalisés sur le Plateau pour permettre aux quelques randonneurs quotidiens de les traverser sans les endommager. Mais on parle de centaines voire de milliers de spectateurs, qui vont rester statiques sur ce bord de route, qui voudront peut-être se dégourdir les jambes à l’écart de la foule sans trop savoir où ils mettent les pieds. Ils vont manger, boire, produire toutes sortes de déchets.

Or, les protections actuelles ne paraissent pas suffisantes pour éviter un piétinement des tourbières par les spectateurs qui aurait des conséquences sur la biodiversité locale d’une ampleur que je n’ose imaginer.

Les ruines du chalet de Marie des Bossons, un précieux témoin de l’Histoire à protéger

Par ailleurs, au bord du chemin par lequel le Tour devrait passer se trouvent les ruines du chalet de Marie des Bossons. Cette ruine est un témoin de l’histoire du Plateau puisqu’il était l’un des 40 chalets existants en 1944. C’est là que résidait la famille de Marie Missilier (dite Marie des Bossons) qui aida les maquisards à se ravitailler. Il se situe sur le parcours historique de randonnée emprunté chaque année par les visiteurs (dont de nombreux groupes de scolaires venus de toute la Haute-Savoie et d’ailleurs) et rappellent l’engagement de citoyens qui malgré leurs faibles moyens se sont engagés au côté des résistants au péril de leur vie. Ces chalets ont par la suite été la cible des bombardements et tirs d’artillerie nazis.

Les derniers chalets encore debout ont été ensuite incendiés par l’armée allemande lorsque l’assaut contre le Maquis a été donné le 27 mars 1944. Là encore, c’est un patrimoine qui nécessite une protection très particulière.

15.000 cyclistes amateurs à l’assaut du Plateau le 8 juillet

Enfin, comme si le passage du Tour de France n’était pas une source d’inquiétude suffisante, ASO (l’organisateur du Tour) a décidé également d’organiser « l’Etape du Tour » sur ce même parcours Annecy-Le Grand-Bornand le 8 juillet 2018. Cette fois-ci, on ne parle plus d’une centaine de coureurs professionnels mais de 15.000 cyclistes amateurs venus du monde entier qui se lanceront à l’assaut du Plateau des Glières. En plus de l’impact qu’un tel passage peut avoir sur le chemin et ses abords, les cyclotouristes bénéficieront sur le parcours de ravitaillements. Un nettoyage plus que méticuleux après ce passage sera nécessaire afin d’éliminer tous les déchets générés.

Les précautions annoncées par la presse pour préserver le Plateau des Glières me paraissent à l’heure actuelle trop insuffisantes au regard de l’ampleur de l’événément et de la fragilité écologique de la zone. Des mesures garantissant la protection du site devront être prises mais également un travail titanesque d’éducation du public au respect de ce milieu exceptionnel devra être fait car l’intérêt du Plateau des Glières réside aussi dans son ouverture, offrant un espace de liberté très rare à ses visiteurs.

Il y a fort à parier que les associations locales de protection de l’environnement veilleront à interpeller le Conseil départemental de la Haute-Savoie, collectivité qui gère le Plateau et qui en est même propriétaire pour partie.

Il s’agit bien là de s’assurer de la préservation du si riche patrimoine du Plateau des Glières pour que les générations futures puissent et sachent en profiter et le protéger à leur tour.

 

En savoir plus sur le Plateau des Glières : https://www.info-glieres.fr/index.php/nature/faune-flore


Sources :

http://resistance-espagnole74.com/glieres/

http://www.letapedutour.com/fr/services/faq

http://letour.fr

http://www.consoglobe.com/le-vrai-impact-ecologique-du-tour-de-france-cg

https://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_naturelle_d’intérêt_écologique,_faunistique_et_floristique

http://www.haute-savoie.gouv.fr/content/download/3665/18513/file/ONF_F_Dptale_des_Glieres.pdf

http://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/haute-savoie/tour-france-2018-quoi-ressemblera-etape-inedite-du-plateau-glieres-haute-savoie-1351583.html

 

    2 Comments

  1. J’ai bien aimé votre article : qualité de rédaction, modération et nuance dans les propos, quelques photos.
    Je suis exactement en phase avec ce que vous dites. Justement, je me suis inquiété avant le passage du Tour du possible goudronnage du chemin en haut, ce qui aurait été scandaleux à mon avis.
    Quelqu’un de ma famille vient de s’y promener et m’a rappelé cet épisode que j’avais déjà éludé. Ce goudronnage n’a pas eu lieu et tant mieux.
    Mais je partage néanmoins toutes vos remarques sur la fragilité du lieu et sur la nécessaire vigilance pour la protection de ce patrimoine naturel et historique.

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