Vélo

Hier, Marie est morte.

Hier, Marie1 est morte. C’était à l’angle du boulevard du Fier et de l’Avenue des Îles. Marie roulait à vélo et elle a été tuée sous les roues d’un poids-lourd. Ce que le quidam sait de l’accident, c’est que c’était l’heure de pointe, qu’elle remontait la file de véhicules motorisés par la droite, que le chauffeur du camion a démarré au feu vert sans la voir et a roulé sur elle. C’est ce que la presse a relaté. Ce que le quidam curieux peut savoir en se rendant sur place ou en consultant Google Street View, c’est que Marie a remonté la file de véhicules par une bande cyclable qui mène à un sas vélo.

On connaît tous une Marie

On a l’habitude sur les réseaux sociaux quand un tel accident se produit que le cycliste soit blâmé, cet imprudent, ce non-casqué, ce hors-la-loi qui grille les feux. Là, les habituels rageux se sont plutôt abstenus car Marie avait 73 ans, elle aurait pu être leur mère, leur grand-mère, leur tante. Car on ne va pas blâmer une dame de 73 ans morte sous les roues d’un camion. On ne s’imagine pas lui reprocher une imprudence.

Ce que l’on retient des réactions, c’est la tristesse, les pensées pour sa famille et ses proches.

Quant à moi, j’ai appris la nouvelle ce matin, en lisant le site du Dauphiné Libéré. Elle m’a retourné le cœur. Quand j’ai enfourché mon vélo pour aller travailler, j’ai pensé à Marie. Je ne la connaissais pas mais je me suis senti si proche d’elle à cet instant précis.

Avec cela en tête, j’ai parcouru mon trajet habituel. Quand cet automobiliste m’a coupé la route en sortie de rond-point, j’ai crié. J’ai crié de peur et de colère, comme ça m’est déjà arrivé dans des circonstances similaires. Mais ce cri était chargé de rage. La rage de voir ma vie mise en péril impunément par cet automobiliste. La rage de circuler sur des infrastructures qui ne nous protègent pas, nous usagers vulnérables comme Marie, comme moi. Comme Jean2, qui avait 83 ans quand un poids-lourd l’a percuté le 28 mars 2017, sur le rond-point Charles de Gaulle à Annecy. Jean n’a pas survécu non plus.

J’ai un rêve

J’ai un rêve : je rêve que les décideurs publics lorsqu’ils planifient les travaux de voirie se demandent s’ils laisseraient rouler leur mère, leur grand-mère ou leurs enfants sur cet aménagement cyclable. Si la réponse est non alors l’aménagement doit être revu.

Mais pour l’instant, je n’ai pas le temps de rêver, car j’ai peur quotidiennement. J’ai eu peur ce matin quand cette automobiliste a ouvert sa portière côté bande cyclable, téléphone vissé à l’oreille. Seule ma vigilance aiguë nous a sauvés d’un malheureux accident, là aussi, en heure de pointe. Des incidents du genre, je pourrai vous en conter des dizaines.

Et je ne vous parle même pas de l’agressivité verbale que je me prends dans la figure quand j’ai l’affront de rappeler ma présence à l’usager qui m’a mis en danger en enfreignant le code de la route. J’essaie moi-même d’être irréprochable sur le respect du code de la route. D’abord par crainte de l’accident. Et ensuite, parce que si celui-ci arrivait, je refuse que quoique ce soit me soit reproché. Je n’ai pas 73 ans. J’ai 28 ans, je roule en VTT et je sais que les rageux cette fois-ci viendraient cracher sur mon corps meurtri.

J’ai peur, je suis fatigué, mais pas résigné.

Plus que jamais, je crois à la solution vélo. Je crois sincèrement qu’un jour, les Marie, les Jean, mais aussi les petites Lilou et les petits Hugo et tous les autres pourront rouler sans peur de mourir. Ils seront fiers d’utiliser un moyen de transport fiable, efficace, respectueux de l’environnement et leurs proches ne craindront pas pour leurs vies.

Et pour cela, le 26 mai prochain, avec toutes les copines et tous les copains, on défilera dans Annecy, on fera notre vélorution. Et quand on passera à l’angle du Boulevard du Fier et l’Avenue des Îles, on pensera à Marie, on versera sans doute quelques larmes et on criera « Plus jamais ça . »

 

MISE À JOUR: La police a lancé un appel à témoins pour déterminer les circonstances de l’accident qui a coûté la vie à Marie le 26 avril dernier. Si vous avez des informations concernant cet accident, merci de contacter la Brigade des Accidents et des Délits Routiers du Commissariat d’Annecy au 04.50.52.32.09 ou au 04.50.52.31.97.

 

Photo : Fond de image conçu par Ijeab – Freepik.com


1Ne connaissant pas le prénom de la victime, je lui ai attribué le prénom le plus donnée à l’année de sa naissance

2Idem

    23 Comments

  1. Oui je partage avec toi l intégralité de ton texte. Perso ce matin c est un bus qui a coupé la route d un cycliste et la mienne … Pourtant il nous a vu arriver . j ai eu le sentiment que c était pour nous faire ch…..
    J ai gueule de rage les freins serrés à bloque les roues bloquees pour éviter le choque …..
    Bref soyons vigilant dans tous les cas rien ne m empêchera de rouler à velo le plus souvent possible . les autres comprendront un jour 😳

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  2. Très beau texte. Ici à Orléans nous avons observé une minute de silence avant le départ de notre vélorution de samedi dernier à la mémoire d’un cycliste tué dans quasi les mêmes circonstances (camion + tourne-à-droite).

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  3. Il n’y a pas assez de pistes cyclablesprotégées sur Annecy, sauf aux alentours pour faire du cyclotourisme. Si on veut que les gens se déplacent autrement il faut s’en donner les moyens, et pour l’instant ça n’est pas le cas….A Genève les pistes cyclables sont nombreuses et protégées pour que les gens puissent se déplacer en toute sécurité dans le cadre du travail et même déposer en vélo leur enfant en crèche. Les voies de bus sont uniquement réservées aux bus, ce qui n’est pas le cas non plus sur Annecy. Il faudra encore attendre des lustres avant que les cyclistes prennent leur vélo en toute sécurité pour se déplacer quotidiennement sur Annecy sans que ce soit au péril de leur vie….

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    • Le Grand Annecy s’est fixé l’objectif de tripler la part modale du vélo pour 2030 avec notamment un plan d’aménagement. Souhaitons que l’annonce du Plan Vélo national soit un accélérateur. On peut compter sur l’association Roule & Co pour le rappeler régulièrement aux décideurs.

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  4. Merci pour elle. Elle avait 73 ans mais était belle et jeune comme le sont les mamies modernes de notre époque , elle était douce et pétillante..
    Celine sa petite nièce

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  5. On ne peut qu’approuver ce texte plein d’une triste réalité. Comme tous les cyclistes annéciens, je risque ma ma vie tous les jours en respectant pourtantn avec une prudence extrême le code de la route. Et même en nous faisant renverser sur des aménagements cyclables, nous nous faisons insulter et reprocher “l’imprudence de tous ces cyclistes.”

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    • Nous sommes de plus en plus nombreux à nous déplacer à vélo. Les gens commencent à comprendre que c’est un solution face au problème de congestion automobile et de pollution de l’air. Je suis optimiste de ce côté-là. J’espère néanmoins que les élus vont se saisir réellement du dossier pour accélérer le mouvement. Cela avance doucement. J’attends de voir les effets à moyen terme “Roulons Zen” et le passage en zone 30 du centre d’Annecy, c’est une première étape, à condition que les limitations de vitesse soient respectées.

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  6. La première chose à faire serait de mettre les décideurs et responsables de la voirie… sur un vélo, histoire de leur faire ressentir le danger couru. Mais c’est pas gagné…
    J’ai un espoir: on voit se multiplier les vélos électriques. On aime ou on aime pas, mais bon… Dessus, des quidams qui sans aide électrique resteraient dans leur voiture; et qui vont prendre conscience qu’un cycliste, c’est fragile; et qui (peut-être) changeront leur comportement au volant en reprenant leur auto un jour de pluie…

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  7. Bravo pour ce bel article et cet hommage. je suis cycliste pour le plaisir, pour mes déplacements en ville et pour mes trajet au boulot. plus les années passent plus je me dis qu’il est de plus en plus dangereux de pratiquer la bicyclette . pourtant les collectivités aménagement le réseau routier . Mais malheureusement certains aménagements de sont pas pratique à une utilisation correcte d’un deux roues comme par exemple: prendre la piste cyclable avenue d’albigny traverser le paquier et ensuite être obligé de prendre le pont des amours alors qu’il est saturé par les touristes ou dangereux , monter et descendre des trottoirs plusieurs fois sur une même ligne droite comme la rue de Verdun à Annecy le vieux alors que lorsque nous sommes sur la route la largeur de la voie est rétrécie par un terre plein central fleuri mais impose aux voitures de doubler les cyclistes en respectant pas les distances minimum de sécurité de 1 m. etc… il faut vraiment que les automobilistes prennent conscience que rouler en ville est vraiment dangereux pour les autres utilisateurs cyclistes ou piétons .

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  8. “J’ai peur, je suis fatigué, mais pas résigné”. C’est exactement ce que je ressens. A Rouen, nous avons un souci avec certains chauffeurs de bus qui ne supportent pas la présence des cyclistes et roulent à 1m derrière nous ou bien nous doublent en nous frôlant, à 20m de leur arrêt. J’ai décidé de m’arrêter quand un bus (27 tonnes) me suit trop près. L’autre jour, une camionnette de flics passait, je leur ai demandé de l’aide pour faire comprendre à un chauffeur de garder sa distance de sécurité (cf code de la route) car je finissais par avoir peur à vélo. Réponse d’un des trois policiers : il ne vous a pas touchée, il ne s’est rien passé, si vous avez peur à vélo, prenez les transports en commun” !!! Faudra-t-il attendre d’avoir un grand nombre de morts pour que les mentalités changent ?

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  9. Je suis peiné de la mort de Marie! Ayant son âge. Je suis dubitatif sur le comportement des routiers livreurs et autre super pressés en théorie qui passe en force sans raison inconsciemment Que le meurtrier de Marie aille déposer une gerbe sur sa tombe et fasse une prière pour que cela cesse le plus vite possible

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  10. Une solution (long terme) simple à mettre en oeuvre en plus qui ferait des économies: Suppression en France du rammassage scolaire en bus à l’intérieur des villages et villes + interdiction de garer à moins de 300m des écoles. Vous allez voir, nombreux seront les enfants+parents qui viendront à vélo. Et puis, pour éviter le chommage des chauffeurs de bus et agents; on les utilisera pour sécuriser les croisements et environs des écoles, ce sera toujours l’économie de l’utilisation d’un grand nombre de cars!

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  11. Merci pour ce texte poignant.

    On a tous cette colère, cette peur que tu décris si bien.

    Je crois en un jour où on arrivera à partager la route en sécurité.

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  12. Très beau texte que je partage entièrement ! …
    Je pense que pour qu’un maximum de personnes se rendent compte de la vulnérabilité des cyclistes il faudrait que, lors de l’examen du permis de conduire, le candidat au permis fasse un trajet à vélo.
    J’ai fait cette proposition à plusieurs de nos élus mais je n’ai jamais reçu de réponse !

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  13. Merci pour elle et pour l’ensemble des utilisateurs de vélo.
    Je ne connaissais pas Marie,
    Je suis passée à l’endroit de l’accident juste après l’accident, avec mon conjoint, en vélo. Il y avait des secours partout, un camion arrêté. Nous attendions que le feu passe au vert pour traverser le carrefour, en se demandant ce qui avait pu se passer, comme tout le monde.
    J’ai eu toute de suite l’intuition que c’était un vélo… Nous avons continué notre route sans en savoir plus sur l’instant… J’ai pris le chemin du retour, seule cette fois, toujours à vélo. La route était toujours en partie bloquée. 200m avant le lieu de l’accident, je roulais sur la piste cyclable, une voiture venant de ma droite a failli s’avancer sur moi alors qu’elle avait un stop…juste au niveau du barrage avec deux policiers… Ils n’ont rien dit à la voiture mais m’ont dit de faire attention, comme si ça avait été à moi de m’arrêter……….
    Je continue ma route, sur la piste cyclable, arrivée de nouveau à hauteur de l’accident il n’y avait cette fois plus autant d’agitation. Tous les véhicules de secours étaient partis. Il restait quelques agents. Et sur le trottoir un drap blanc sous lequel on devinait un corps inanimé. Je me retrouve à nouveau au feu rouge, face à cette scène cette fois. Seule puisque les voitures n’avaient toujours pas le droit de circuler. Un petit fourgon s’est arrêté, des hommes en blouse blanche sont descendus et on rejoint les agents. Ils venaient emmener le corps…
    Le feu est passé au vert, je suis repartie, imaginant la suite de la scène.
    Arrivée chez moi j’ai tout de suite cherché à savoir ce qui c’était passé. Évidemment internet savait déjà tout…
    C’est là que j’ai appris que ce corps inanimé sous le drap blanc, c’était en fait Marie, 73 ans, cycliste renversée par un camion. Mon coeur s’est brisé. J’ai revu ce camion qui était tellement énorme. J’ai imaginé la scène. J’ai revu ce drap sur le trottoir. J’ai imaginé comment pouvait être Marie avant, vivante.
    Le mélange de rage, de tristesse, de colère et de peur était bien là. Seule une larme a pu sortir. Je ne pourrai malheureusement pas être là le 26 mai… Cependant merci pour cette belle initiative. Toutes mes pensées vous accompagneront.

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